Une histoire de 5 ans

L’Observatoire situationniste n’aura jamais été une organisation, un groupe constitué ou une école de pensée. Il n’a pas cherché à rassembler des adhérents, à fédérer des militants, à produire une doctrine ou à se constituer en référence. Il a été une activité critique, développée à travers des textes, des contributions, des échanges et quelques affinités.

Cela n’exigeait aucune appartenance.

On pouvait contribuer sans adhérer, discuter sans s’associer, partager une réflexion sans s’engager dans une entreprise collective permanente. Il n’y avait ni membres, ni représentants, ni direction à suivre, ni structure à faire vivre. Les rencontres et les contributions avaient leur intérêt propre, sans qu’il soit nécessaire de leur inventer une continuité.

Une seule exigence s’imposait à tous : l’anonymat.

Ce principe n’avait rien d’une coquetterie clandestine. Il s’agissait simplement de ne pas ajouter à la critique du monde une nouvelle occasion de s’y faire une place. Les textes n’étaient pas destinés à fabriquer des auteurs, des réputations ou des carrières. Quelques vocations à la célébrité, même modeste, s’en sont trouvées contrariées. Elles ont dû chercher ailleurs les satisfactions auxquelles elles aspiraient.

L’anonymat ne garantissait évidemment ni l’intelligence, ni la justesse, ni l’absence de vanité. Il avait au moins le mérite de soustraire les contributions à leur valorisation personnelle immédiate. Ce qui était écrit devait pouvoir être lu sans qu’il soit nécessaire de savoir qui l’avait écrit.

Cette disposition n’était pas étrangère au contenu de la critique.

L’Observatoire a cherché à saisir les formes actuelles du spectacle, et les séparations qui traversent l’existence contemporaine ordinaire.

La question n’était pas de savoir comment répartir de prétendues richesses, mais bien plutôt de connaître ce qui pouvait encore être appelé richesse dans un monde où presque tout doit prendre la forme de la valeur pour exister.

La critique ne pouvait davantage se satisfaire de réclamer une place dans le monde existant. Elle devait mettre en question les conditions mêmes de son existence.

Il n’y avait là aucune prétention à l’originalité. L’Observatoire s’inscrivait dans une histoire critique, notamment celle de l’Internationale situationniste, dont il ne s’agissait ni de reproduire les formes, ni d’administrer l’héritage. Les pensées qui ne servent plus qu’à entretenir leur propre mémoire ont généralement cessé de penser.

Aucune doctrine n’était à protéger, aucune orthodoxie à défendre. Les textes pouvaient être discutés, contestés, corrigés, prolongés. Une critique incapable de revenir sur ses propres formulations ne ferait qu’ajouter une certitude supplémentaire à toutes celles dont le monde est déjà encombré.

Mais il ne s’agissait pas non plus de consacrer cinq années à décrire indéfiniment les formes de l’aliénation.

Ce qui échappe encore à la domination, ce qui lui résiste, ce qui pourrait la dépasser, importait tout autant : les rencontres, la conversation, le jeu, l’amour, la poésie, la sensibilité, les rapports à la nature, toutes ces possibilités d’une existence qui ne se laisse pas entièrement réduire aux nécessités marchandes.

Il n’y aurait guère d’intérêt à comprendre pourquoi la vie est mutilée si cette compréhension ne rencontrait jamais le désir de vivre autrement.

La critique du monde existant ne trouve pas sa fin dans sa propre perpétuation.

Les textes ont donc été laissés à leur libre circulation. Ils peuvent être repris, reproduits, discutés, critiqués, transformés. Leur intérêt éventuel ne dépend ni de la conservation d’une signature, ni de l’autorité de ceux qui les ont produits.

Cette liberté n’implique évidemment pas que leurs auteurs soient associés aux initiatives de ceux qui les reprennent. La circulation d’une pensée et les circonstances particulières de sa diffusion sont deux choses distinctes.

Pendant cinq années, des textes ont été écrits, des contributions accueillies, des discussions engagées, des perspectives explorées. Certaines rencontres ont été heureuses, d’autres moins. Des accords se sont dessinés, des désaccords aussi. Rien de très exceptionnel, sinon peut-être cette absence persistante de volonté de transformer l’ensemble en organisation.

Il n’était pas nécessaire d’être ensemble pour toujours parce qu’on avait fait quelque chose ensemble.

Les affinités critiques sont agréables. Elles ne constituent ni une dette, ni une obligation, ni une raison suffisante pour prolonger artificiellement une activité. On peut apprécier une rencontre sans chercher à la conserver, partager une pensée sans se fabriquer une appartenance.

Il en va de même des entreprises critiques.

Elles peuvent naître, se développer, rencontrer leurs limites et s’achever. Leur disparition n’est pas nécessairement une défaite, pas plus que leur durée ne constitue une preuve de leur pertinence. La volonté de durer peut même devenir une manière de ne plus savoir pourquoi l’on continue.

L’Observatoire aura tenté, pendant ces cinq années, de parvenir à une observation nette de l’époque, de ses contradictions, de ses impasses et de ses possibilités. Il n’a jamais prétendu épuiser son objet, encore moins livrer une compréhension définitive de ce monde. Il considère simplement que cette expérience a accompli ce qu’elle pouvait entreprendre.

Restent des textes, une anthologie à venir, des traductions en cours, quelques travaux éditoriaux. Ils suivront leur chemin, rencontreront peut-être d’autres lecteurs, susciteront d’autres discussions. Rien n’oblige à maintenir en vie l’activité qui les a rendus possibles.

Il n’y a pas davantage de raison d’en dresser un monument, même minuscule. Le monde est suffisamment peuplé d’institutions qui célèbrent leur propre existence, d’organisations qui survivent à leur raison d’être et d’individus qui prennent leur persévérance pour une preuve de nécessité.

L’Observatoire situationniste n’avait pas à devenir une chose supplémentaire à conserver.

Il aura été une expérience critique sans propriétaires, faite de contributions sans appartenance et d’affinités sans obligation de durer.

Cinq années, donc.

Et aucune nécessité d’en faire six.


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