Ce que le monde a fait de la critique situationniste.
L'Internationale situationniste a disparu. Le monde qu'elle combattait lui a survécu.
Il lui a survécu en se transformant, en étendant son emprise et en incorporant une partie des critiques qui avaient annoncé sa disparition.
Ce constat ne suffit pas à invalider la théorie situationniste. Il oblige plutôt à examiner ce que l'histoire a confirmé, déplacé ou contredit dans ses perspectives.
L'IS avait reconnu dans le spectacle une forme historiquement développée de la domination marchande : les individus, séparés de leur propre activité, contemplent les puissances sociales qu'ils produisent comme un monde étranger. Cette analyse ne se réduit pas à une critique des images, des médias ou de la consommation. Elle porte sur la séparation comme organisation générale de la vie. Or cette séparation n'a pas disparu avec la diffusion des moyens d'expression et la multiplication des possibilités de participation. Elle a pu, au contraire, trouver dans ces développements de nouvelles formes de reproduction.
Il serait néanmoins faux de présenter cette évolution comme entièrement imprévue. Debord avait lui-même poursuivi l'analyse des transformations du spectacle, notamment de sa forme intégrée.
La difficulté n'est donc pas de démontrer que l'IS aurait eu tort de ne pas connaître notre présent. Elle est de comprendre pourquoi une critique capable d'éclairer si profondément la domination n'a pas rencontré les conditions historiques de son dépassement.
Les attentes révolutionnaires de la seconde moitié du XXe siècle ne se sont pas réalisées comme les situationnistes avaient pu l'espérer.
La crise n'a pas produit la conscience de ses causes. Les luttes n'ont pas débouché sur l'abolition des rapports marchands. Les formes d'auto-organisation n'ont pas été immunisées contre la reconstitution des hiérarchies.
Ces expériences n'interdisent pas l'émancipation. Elles interdisent d'en faire le résultat garanti d'une contradiction historique.
Une autre transformation mérite d'être examinée : le devenir de la critique situationniste elle-même.
Une partie de son vocabulaire a été intégrée aux discours universitaires, artistiques, militants et médiatiques. Le spectacle est devenu un mot disponible, parfois employé pour désigner tout ce qui apparaît sur un écran.
À force de circuler, la théorie a perdu ce qui la rendait dangereuse : son caractère de critique unitaire de la société marchande.
Mais une autre bifurcation s'est produite au sein même de ses prolongements.
Avec l'Encyclopédie des Nuisances, la dénonciation des destructions industrielles et des conditions matérielles de la dépossession a pris une importance croissante.
Cette critique a mis en lumière des réalités que les promesses de développement avaient longtemps contribué à masquer. Elle a rappelé que la défense des conditions élémentaires de la vie ne pouvait être abandonnée aux gestionnaires du désastre.
Cependant, en faisant de la nature industrielle de la société sa détermination centrale, elle a déplacé l'analyse de l'aliénation vers celle de son appareillage matériel.
Ce déplacement n'est pas une simple divergence de vocabulaire. La société marchande ne produit pas ses nuisances parce qu'elle serait essentiellement industrielle. Son développement industriel est lui-même historiquement déterminé par les rapports sociaux qui subordonnent l'activité humaine à la valorisation.
Il ne s'agit pas de nier que les techniques puissent incorporer la domination, ni que certaines infrastructures imposent des dépendances durables.
Il s'agit de ne pas confondre les formes matérielles de cette domination avec son principe social.
La critique de la technique ne peut remplacer celle du spectacle sans perdre une partie de ce qui faisait la force de la théorie situationniste.
Cette question devient plus importante encore lorsque les individus reproduisent eux-mêmes les rapports dont ils dénoncent les conséquences. L'aliénation n'est pas seulement autour de nous, dans les usines, les réseaux, les administrations ou les marchandises. Elle traverse et imprègne nos manières de penser, de désirer, de juger, de nous rencontrer et de nous opposer. Il n'y a pas d'émancipation qui puisse faire l'économie de cette confrontation avec nous-mêmes.
Mais cette reconnaissance ne doit pas devenir une condamnation universelle des individus, supposés incapables de toute activité qui ne soit déjà déterminée par la domination.
Une théorie qui ne découvre partout que la confirmation de sa propre impuissance cesse d'être critique. Elle devient une contemplation savante de la séparation.
C'est peut-être ici que l'héritage situationniste demeure le plus exigeant.
La critique ne peut se contenter de démontrer que la vie est mutilée. Elle doit contribuer à rendre pensables et praticables les conditions de sa réappropriation.
L'IS a eu raison de refuser sa propre perpétuation institutionnelle. Elle aurait été contredite par sa transformation en autorité doctrinale.
Ses textes ne demandent donc ni fidélité ni vénération. Ils demandent à être confrontés à ce qui s'est produit depuis leur rédaction, y compris lorsque cette confrontation révèle leurs insuffisances ou celles de leurs héritiers.
Le monde a fait de la critique situationniste un objet d'étude, une référence culturelle, un vocabulaire disponible voire un souvenir prestigieux.
Il n'a pas pour autant épuisé ce qu'elle contenait de subversif.
Ce qui reste vivant dans cette critique n'est pas la promesse d'une victoire annoncée.C'est le refus de considérer comme naturel un monde dans lequel les êtres humains demeurent séparés de leur propre vie.
Les fantômes ne sont pas là pour gouverner les vivants, mais leur rappellent ce qui n'a pas été accompli.

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